dimanche 20 février 2022

Valparaíso

 Cap à l'ouest pour le dernier week-end dans la deuxième ville et premier port du Chili : Valparaíso.

Colorée, ensoleillée, baignée par l'océan Pacifique, mais aussi sale (vraiment), Valpo partage les avis.

Nous y passons le week-end dans une ambiance de fin de vacances désertée par les touristes et les locaux.

L'estallido social (cf. "Le Chili, une révolution silencieuse") a ici aussi laissé des traces sur les murs et les pavés.

La statue d'Arturo Prat, héros chilien de la guerre du Pacifique (1879-1883) tué lors de la bataille d'Iquique. Sa statue est surveillée par deux militaires en armes, de même que le siège de l'amirauté.

Les opinions politiques s'affirment. Lorsque les bus n'ont pas circulé lors du deuxième tour de l'élection présidentielle, les particuliers ont pris leur voitures pour amener les électeurs aux bureaux de vote, mais en précisant pour qui ils votaient (généralement les classes populaires qui prennent le bus ont voté Boric).

La partie haute de la ville est classée au patrimoine mondial de l'Unesco. On y parcourt des rues et des maisons bariolées. Bien que les loyers y sont élevés, les habitants sont loin d'être riches et la gentrification n'a pas encore fait son effet. Les bâtiments, anciens, portent le poids des années et des nombreux tremblements de terre.








Plus haut se trouvent les cerros et les poblaciones où vivent les classes populaires. Elles s'étendent à pette de vue.



C'est peut-être joli mais c'est un véritable marqueur de fragmentation socio-spatiale entre quartiers riches, touristique et économique.

La ville basse rassemble les institutions, les rues commerçantes,le marché et surtout le port (civil et militaire). Ses bâtiments art déco du tournant du XX°s reflètent les influences européennes (britannique et allemande surtout) et la volonté de faire de la ville une vitrine du pays.

L'assemblée voulue par Pinochet et déménagée de Santiago. Le changement politique décidera peut-être de son avenir.



Le vraquier à droite côtoie un porte-conteneurs à gauche et les bâtiments de la marine chilienne à l'arrière (frégates et destroyers).



Le marché central.

La ville rassemble de nombreuses influences et nous allons déguster un assortiment de ceviche dans un fameux restaurant péruvien.

Les paroles de Calle 13 - Latinoamérica



Bien sûr, ceci ne témoigne pas de l'ambiance électrique qui règne le samedi soir. Nous voyons des agents municipaux ramasser à grand-peine les cadavres de la soirée.

Valpo, comme Marseille, a son caractère et son identité. Insoumise, sa jeunesse s'exprime et s'affiche dans les rues.

À l'inverse, à 10 minutes de Valpo se trouve Viña del Mar. Plus riche mais aussi plus mondialisée, elle donne l'impression d'avoir vidé Valpo de sa population comme cela fut le cas après l'ouverture du canal de Panama en 1914.
Valparaíso était alors une étape obligée pour contourner le continent (cf. certaines chansons de marins comme "Hardi les gars vire au guindeau").

Valpo et Viña s'expliquent mutuellement et donnent sens à l'agglomération dont je n'ai vu qu'une partie.


Demain, direction le sud-ouest de Santiago et l'ancienne laguna de Aculeo à Paine.

samedi 19 février 2022

Patagonia, episodio 6 : la vuelta y el fín

 Dernier post sur notre séjour en Patagonie mais pas sur le Chili.

Bronzés mais reposés, lever à 7H pour bondir au terminal de bus et attraper une place. Felipe et Kimberly dorment encore, Alex se lève pour aller au parc de Jeinimeini. Nous avons déjà réservé la barcaza donc normalement il y a de la place pour nous.

Nous arrivons au terminal, les portes sont encore fermées et il n'y a que trois personnes devant nous.

Les portes s'ouvrent, les deux premières personnes entrent, puis trois, et là l'afflux commence. Visiblement les locaux viennent de se rendre compte que la barcaza ne sortira pas aujourd'hui. Certains "viennent juste poser une question" et se glissent pour tenter d'obtenir une place dans le bus pour Coyhaique.

Nous entrons et la liste est pleine. Il ne reste que deux places !

Nous devons faire comprendre et montrer à la jeune préposée que nous avons des billets pour être inscrits. Ouf ! On a failli rééditer l'exploit de la veille !

Le bus arrive donc avec une heure d'avance pour pouvoir prendre possession de la liste de 15 personnes. C'est peu pour toute une baracaza ! On la joue Titanic on dirait.

En fait, il y a une deuxième liste mais tout se négocie à la va-vite entre les voyageurs, le chauffeur et le bureau de la compagnie de transport.

Nous profitons de ce temps d'attente et retrouvons Barbara (que j'avais vue passer la veille à Puerto Guadal) et Alex.

Barbara et ses amis espèrent monter dans le bus pour Coyhaique ou dans un deuxième qui devrait partir plus tard. Un dernier hug à nos compagnes "mochileras" (backpackeuses) et je charge ma mochila dans la soute.

Par réflexe, je regarde les pneus du bus qui va nous emmener pendant 8-9H à travers route caillouteuse, désert et macadam jusqu'à destination : ils sont quasiment lisses !!!

Les rainures ont pratiquement disparu, on va prier tout ce qui passe et surtout ne rien dire à Consuelo.

Nous partons de Chile Chico salués par un arc-en-ciel sur le lac General Carrera toujours secoué par les vagues.

Et oui, il pleut. La poussière ne volera pas et le sable mouillé va tasser les cailloux. Au moins nous n'avons pas eu à subir la pluie, le vent et le froid durant notre périple.
Vidéo prise par Felipe le mercredi 16 au matin quand ils ont pris la barcaza enfin opérationnelle.

Nous revoyons tout le trajet en sens inverse : Fachinal, Maillín, Puerto Guadal...

Ça a l'air tellement simple et rapide. Nous avons même le luxe d'une pause au minimarket de Maillín où nous avions attendu une heure.

Ensuite, Puerto Tranquilo. Pas si tranquille au vu du nombre de touristes qui cherchent un logement ou un transport.

Un de nos compères s'aventure dans le village et il ne doit qu'à la présence d'esprit de son voisin de ne pas avoir été oublié lors de notre départ.

Puis Cerro Castillo, un peu plus enneigé avec la météo de la nuit précédente. Nous voyons même trois condors passer et tournoyer. Tout le monde s'en moque éperdument. Bah oui, un condor tout le monde en voit, il n'y a que les touristes pour s'extasier.

Nous en revoyons deux le lendemain sur la route de Balmaceda.

Arrivés, vivants et sans dérapage (certains pilotes de F1 peuvent venir se rhabiller ici), direction la casa de Luisa qui nous reçoit encore une fois chaleureusement. Le four à bois tourne bien car elle fait de la confiture de prunes maison !

Vous ne pourriez rêver d'une meilleure hôtesse, maman poule avec ses voyageurs de passage.

 
Avec toutes ces histoires, nous n'avons aucun souvenir à ramener de Patagonie.
Hop, un petit tour en ville pour essayer de trouver, ben, pas grand-chose en fait. Nous ferons nos emplettes le lendemain à l'aéroport de Balmaceda.


Dernière nuit et donc un vol de retour, surbooké, sans histoire et nous voici de retour à Santiago.

Épilogue :

"Quien se apure en Patagonie pierde el tiempo". C'est vrai, il faut au moins deux bonnes semaines pour apprécier le lieu.

Avant tout, des paysages à couper le souffle !

Nous les avons bien admirés en passant plus de temps en transport qu'en visite mais ça fait partie du voyage.

Humainement, de belles rencontres, que des gens aimables au final (sauf le bus de Cochrane maudit par tous les voyageurs, la légende veut qu'il a été mangé par un puma quelques jours après) et, pour une fois, peu d'étrangers comme moi 😅

Bien sûr, le tourisme se développe à peine. Il est facile d'imaginer les dégâts économiques, sociaux et environnementaux qu'il ne manquera pas d'occasionner parmi ces communautés pauvres et loin de toutes les contingences du touriste riche à millions (de pesos) et s'attendant à un service top niveau sans même se donner la peine de penser qu'il n'est pas chez lui. 

Réfléchissez-y avant de laisser un avis rageux sur ces sites de voyageurs. Un peu d'empathie pour la personne qui essaye d'améliorer son quotidien et avec les moyens disponibles.

jeudi 17 février 2022

Le Chili, une révolution silencieuse ?

 Maintenant, attaquons le gros morceau après notre retour à Santiago.

L'estallido social et ses conséquences

Pour les Premières et les Terminales, ça va vous faire une bonne révision de tout ce qui a été vu sur les révolutions et les transformations politiques et sociales qui peuvent affecter un pays.

Pour se mettre dans l'ambiance, mettez le son pour Los Prisioneros - El baile de los que sobran
Cette chanson de 1986 traite de "ceux qui sont en trop" (sobrar = être/rester en trop) et qui se sentent délaissés et que personne ne va aider. Elle nous a accompagnés dès notre arrivée à Balmaceda.

Bref, revenons au Chili en octobre 2019 et faisons court mes enfants.

1- Les raisons de l'explosion sociale

- Raisons économiques, je vous renvoie à mon post précédent sur l'économie chilienne.

En deux mots, une économie ultralibérale laissant à l'écart des retombées de la croissance économique une large partie de la population.

[Pour les Premières et Terminales :

Si l'on repart sur des bases théoriques, dès Adam Smith, Karl Marx ou même Karl Polanyi, les économistes avaient déjà averti sur les risques de ne pas assurer un minimum de contrôle sur les marchés économiques.
Les inégalités sont ainsi appelées à s'accroître, les travailleurs du monde entier sont mis en concurrence mais dans des contextes socio-économiques inégaux et sans redistribution des richesses.
D'autres économistes, Friedrich Hayek, Milton Friedman, souhaitent au contraire que l'Etat laisse le marché faire (concurrence pure et parfaite, cf. Walras), sans toujours nier qu'il y a des retombées (externalités) négatives.]

Le jaguar d'Amérique du Sud a ainsi une croissance reposant sur de profondes inégalités. Le pays s'enrichit, la classe politique et économique peut s'enorgueillir d'une telle situation, Santiago est transformée à un rythme effréné mais au profit d'entreprises étrangères.
Un seul exemple : le secteur minier au Chili est possédé à 71% par des capitaux étrangers et génère 9,1% du PIB.

- Raisons sociales : idem. Les études coûtent cher, ce qui signifie que la jeunesse (et ses parents) est souvent endettée pour financer des études, sans toujours savoir si celles-ci fourniront un emploi.
Le patriarcat est dénoncé par les féministes : le divorce n'est permis que depuis 2004 et l'avortement dépénalisé depuis 2017.
La reproduction sociale semble marquée. Les riches restent riches et s'enrichissent (+73% durant la période 2019-2021 pour les principales fortunes chiliennes d'après Forbes).
Un autre exemple : il est courant de voir des "ollas comunes" (casseroles communes) pour payer la facture de l'hôpital.

- Raisons politiques : le Chili est caractérisé depuis la fin de la dictature en 1990 par une alternance droite / gauche mais n'ayant pas remis en cause l'héritage de l'ère Pinochet.
Petit rappel : coup d'Etat militaire soutenu par la CIA le 11 septembre 1973 pour renverser le président socialiste Salvador Allende. Commence un régime militaire d'extrême-droite organisant des arrestations, tortures et disparitions jusqu'au référendum de 1988.
Le Memorial del Detenido Desaparecido y del Ejecutado Político inauguré en 1994 pour commémorer les victimes de la dictature suite au renversement de Salvador Allende (photo de droite, face au palais présidentiel de la Moneda).

Depuis, le pays est toujours gouverné d'après la constitution instaurée par le général Pinochet en 1980. Le régime est présidentiel et entérine la privatisation de l'économie du pays.
La vie politique est polarisée entre la droite, nostalgique de la dictature, et la gauche, dont une partie issue des mouvements étudiants de 2011-2012.

Le palais de la Moneda sous un soleil de plomb.

2- L'estallido social

Et une vidéo en français (sous-titres) : Au cœur des manifestations au Chili - YouTube

Plaza Italia, renommée Plaza Dignidad pendant l'estallido. Lors de notre passage, la statue de Baquenado avait été enlevée et tout l'endroit était couvert de graffitis (voir plus bas). Cela a même eu un effet sur les loyers qui ont chuté autour de la place.

- Les causes immédiates
Le 18 octobre 2019, le prix du ticket de métro augmente de 30 pesos. Cela provoque un mécontentement général, en particulier des étudiants. La police et l'armée sont envoyées pour empêcher les "évasions" (entrer sans payer). Des stations de métro sont prises d'assaut et incendiées.
Progressivement, la contestation s'élargit à l'encontre du modèle économique qui favorise la frange la plus riche du pays et contre un Etat absent sur les questions sociales comme l'éducation, la santé et les retraites, hérité de la dictature d'Augusto Pinochet.
Les rues et la place d'Italie sont noires de monde, cette dernière étant même rebaptisée par les manifestants "Plaza Dignidad" (place de la Dignité, retrouvée).
Près d'un million de personnes s'y sont rassemblées (estimations difficiles à confirmer bien sûr) mais aussi dans plusieurs quartiers (ou "communes"). La capitale rassemble près de la moitié de la population (8 millions).

- La réaction du gouvernement
Dans la soirée où les premières échauffourées ont commencé, le président était dans une pizzeria en famille.
Assez rapidement, le président annonce à la télévision "estamos en guerra". "Nous sommes en guerre contre un ennemi très puissant". Pour les manifestants, ce "nous" et "en guerre" rappelle les heures de la dictature à un moment où l'armée est déployée dans les rues et impose un couvre-feu strict sur fond de violences policières. Près de 230 manifestant(e)s perdirent l'usage de leurs yeux durant les 40 jours de manifestations, qui firent aussi plus d'une vingtaine de morts.
L'armée est déployée dans les grandes villes pour faire cesser les débordements. Un couvre-feu est instauré.

Malgré tout, le gouvernement de S. Piñera cède et accorde un référendum sur la nécessité de doter le pays d'une nouvelle constitution et sur la teneur d'une assemblée constituante.
En octobre 2020, 78% de la population approuve le changement de constitution et choisit que l'assemblée constituante soit composée de personnes issues de la société civile et non des partis politiques établis.
C'est ainsi que les peuples indigènes font leur entrée dans la vie politique chilienne.

D'autres revendications sont également portées par les représentants sur les thèmes suivants :
- l'environnement, par exemple avec la question de l'eau ou même l'industrie minière (cf. travaux d'A. Stéphant) ;
- le féminisme et la lutte contre les féminicides (205 entre 2015 et 2019) ;
Des placards sur le centre culturel Gabriel Mistral dénonce les violences sexistes, ex : "la violence c'est laisser ton agresseur libre".

- l'accès aux fonds de retraite. Deux retraits ont été accordés pour permettre à la population de rembourser une partie de ses dettes ou pour consommer ;
Bref, la remise en cause de tout le modèle économique et politique.

Photos prises à côté du centre culturel Gabriela Mistral.

Le dernier épisode a été l'élection, le 19 décembre 2021, de Gabriel Boric, 35 ans, à la présidence de la République.

Les deux candidats à la présidentielle chilienne de 2021. Gabriel Boric, qui a rassemblé les mouvements de gauche et des personnalités issues de la société civile, et Antonio Kast, qui a éclipsé le parti de S. Piñera et a mené campagne sur le danger représenté par le communisme.

Issu du mouvement étudiant de 2011, il a remporté 55% des voix après une campagne très polarisée entre la gauche et l'extrême-droite.
Ceci illustre que, même si une partie de la population a souhaité un changement, les lignes de fractures héritées de la dictatures restent encore très profondes.

Allez, vous pouvez ré-écouter "El baile de los que sobran".

Pour une étude complète des racines de la révolte : chili_-_le_soulevement_de_2019_au_prisme_d_un_cycle_de_luttes_et_de_deceptions.pdf (cetri.be)

Vous pouvez cliquer sur les liens hypertextes pour avoir des approfondissements et éclaircissements sur ces sujets (sources : Arte, France 24, France Inter, France Culture).

Toque de queda : couvre-feu
Femicidio : féminicide
Polarización : en política, polarización es el fenómeno por el cual la opinión pública se divide en dos extremos opuestos. (la division de l'opinion publique en deux opposés extrêmes)
Asamblea constituyente : el órgano encargado de constituir un nuevo Estado. Está compuesto por representantes populares que, en su nombre, redactarán la nueva constitución.
Regimen presidencial : tipo de gobierno que se caracteriza por no disociar la jefatura de Estado de la jefatura de gobierno, puesto que el presidente de la República es, a la vez, jefe de Estado y jefe de gobierno; además, es el jefe de la administración pública y jefe supremo de las fuerzas armadas.
(le régime présidentiel fait que le président est à la fois le chef de l'Etat, du gouvernement, de l'administration et des forces armées)

Patagonia, episodio 5 : road-trip à Chile Chico

 Il y a des gens qui passent la saint Valentin à faire des balades romantiques, à se faire dorloter, à aller au restaurant. Nous, nous devons rejoindre Chile Chico à travers la Patagonie, ses routes caillouteuses, ses montagnes, sa pampa.

Prenez une tasse de maté et accrochez-vous, ça va être long...

Tout commence à 6H du matin pour être en avance au terminal de bus de Cochrane. L'unique bus pour Chile Chico part à 7H et il n'y a pas de réservation, comme le chauffeur nous l'a dit la veille. Or, il y a déjà une demi-douzaine de personnes autour du chauffeur, qui tient une liste de passagers dans sa main !

Il s'avère qu'il loue le bus et note les voyageurs qui l'ont appelé. Nous autres, ainsi que nos compagnons d'infortune, avions appelé le propriétaire du camion qui ne s'occupe absolument pas de communiquer avec le chauffeur.

Deux Etats-Uniennes, dont une Californienne, veulent prendre le bus. La première a déjà loupé le bus à deux reprises et est restée coincée à Cochrane. La seconde insiste plus tandis que Madame aperçoit deux sièges vides.

Le chauffeur dit qu'ils sont réservés pour deux personnes à Puerto Bertrand. Nous parvenons à monter tandis que je vois la Californienne dépitée et en colère fondre en larmes...

Ça commence bien...

Arrivés à Puerto Bertrand, nous trouvons un carton et un spot pour faire du stop. Il y a deux autres couples et un homme. Nous attendons près d'une heure jusqu'à ce qu'un van nous prenne.

C'est une famille de Tortel avec 5 enfants qui nous emmène jusqu'au croisement de la route entre Puerto Tranquilo et Chile Chico.

Le père est Huilliche, un des peuples originaires, et est l'auteur des sculptures que nous avons vues à Tortel. Il nous raconte l'arrivée de sa famille à Tortel, traversant le río Baker à la rame et perdant l'essentiel de leurs affaires et leur animal dans le fleuve durant la traversée.

Nous dépassons un camion avec l'un des couples de stoppeurs qui attendait avec nous.


Une fois déposés, on recommence. Le camion blanc avec le couple de stoppeurs nous prend et nous les rejoignons dans la remorque.
Je vous présente Cristóbal et Pamela.

Le camion nous dépose à Puerto Guadal. Nous faisons des sauts de puce. Nos deux compagnons partent à la recherche d'une boutique pour trouver à manger. Nous traversons le pueblito, désert, jusqu'à la sortie où se trouve une petite boutique.
Alors que Madame achête du pain, un pick-up passe, me voit avec mon carton mais ne s'arrête pas. A l'arrière, je vois Barbara (cf. post sur Cochrane) qui me fait de grands signes. Arf, pourquoi ne s'est-il pas arrêté ?!
Nous nous posons un peu plus loin quand Cristóbal et Pamela nous rejoignent et se placent après nous.


Arrive un couple qui se place avant nous. Là, j'avoue pigner car normalement on ne prend pas la place de l'autre, surtout au milieu de nulle part. Madame me dit que, de toute façon, si quelqu'un vient ce sera un camion qui nous prendra tous.
Le jeune homme, Felipe, vient nous voir, il nous propose justement d'appeler un camion-taxi et de nous tenir au courant. Avec sa copine, Kimberly, ils ont aussi un carton pour Chile Chico.
Un camion vert passe, Felipe nous dit de monter, le camion va nous déposer 17 Km plus loin, mais ne prend pas Cristóbal et Pamela qui n'ont pas de carton.

C'est bien le camion pour admirer le paysage.

Arrivés à destination, il faut désescalader de la remorque et ne pas oublier les sacs.
Nous discutons un peu avec le conducteur et la jeune fille qui l'accompagne, tous les deux avec une bière à la main. Heureusement que nous n'allons pas plus loin.
Je vois alors un camion blanc arriver et lui fais signe de s'arrêter. Allez, on monte tous les quatre à l'arrière où se trouve un joli ballot de paille et... Cristóbal et Pamela !

La paille s'insinue partout, les lunettes et le masque retrouvent leur utilité.

Sans masque c'est vraiment pénible.


Le camion nous dépose couverts de paille à Maillín Grande (grand que de nom) devant l'épicerie locale.
Un grand camion bleu, que nous avons déjà croisé à chaque arrêt, se plante devant nous. D'autres camionneurs arrivent, braillent, sortent les bières et montent dans ledit camion.
L'enthousiasme baisse d'un cran car il reste encore 70 bon kilomètres et nous n'avons pas d'hébergement.
Felipe y va au culot et va discuter peu après avec le chauffeur du camion, qui n'a pas bu de bière. Il dit à Felipe qu'il attend des travailleurs pour charger la remorque avec du "fardo", des ballots de paille, et qu'il ne va pas à Chile Chico.
"Allez, nous sommes 6. Nous te chargeons le camion, tu économises la main-d'oeuvre et en échange tu nous emmènes à Chile Chico."
Il grommèle et au bout d'un quart d'heure il finit par nous prendre.
Je n'ai pas pris de photo du camion mais voici la vue intérieure :    
Nous sommes dans une grande cage, ouverte sur le dessus et d'où nous pouvons voir le paysage défiler.



C'est beau ! Oui, mais :
- nous n'avons toujours pas d'hébergement à Chile Chico,
- il va falloir refaire du stop en pleine chaleur,
- la route est atroce, nous sommes secoués dans tous les sens. Le camion pourrait déraper à tout instant et nous emmener dans le précipice et le lac, le chauffeur pourrait nous emmener à un sacrifice humain en l'honneur des divinités locales, nous pourrions avoir du reggaeton en fond sonore...
C'est un remake du film "Le salaire de la peur", la nitroglycérine en moins.
- il nous faut savoir si la "barcaza", le ferry, part bien de Chile Chico demain pour que nous rejoignons Balmaceda.
Honnêtement, tout le monde a la trouille. Felipe la gère différemment en regardant la route. Madame lui demande : "toi qui as internet, tu peux voir si la barcaza fonctionne toujours ?"
Deux minutes plus tard : "Non, à cause du vent elle a dû rentrer et l'autre est à nouveau en panne ! Normalement un bus doit partir à 15H pour Coyhaique."

Bref, nous sommes dans un camion balloté sur les cailloux, en pleine pampa, littéralement, regardez les photos il n'y a RIEN (je vois même un crâne et des os de vache dans le plus pur style western), et en plus il va falloir faire demi-tour pour arriver à temps pour l'avion deux jours plus tard (oui, ici on met une journée pour faire quelques dizaines de kilomètres).

Le camion nous dépose en pleine pampa, à quelques kilomètres de Fachinal et 42 Km de Chile Chico.
Là, c'est le moment du choix : continuer jusqu'à Chile Chico et trouver un moyen de retour ou rebrousser immédiatement chemin jusqu'à Puerto Tranquilo.
Il y a à cet endroit un travailleur qui fait arrêter et passer les voitures avec un panneau stop car la route / piste est en réparation. Nous avons l'espoir de voir passer le bus pour Coyhaique mais en vain.
Je sors le feutre et Madame écrit "Puerto Tranquilo" au dos de notre carton. Si nous sommes pris, nous rebroussons chemin, sinon nous continuons avec la petite troupe.
Des pick-up passent, parfois pleins parfois avec une ou deux personnes, qui daignent plus ou moins nous regarder. C'est rageant car nous sommes près du but et, contrairement aux autres, nous n'avons pas de tente.
Un pick-up rouge finit par s'arrêter. Petite discussion avec Felipe et Cristóbal décide de nous laisser monter car nous devons arriver vite avant la fermeture du terminal de bus de Chile Chico.

Là, j'ai bien pris le soleil. J'ai repensé au Paris-Dakar qui avait traversé l'Atacama, ils auraient pu venir ici aussi.
Nous sommes tous les quatre entassés avec nos sacs et ceux des trois qui sont confortablement assis dans la cabine.

Nous arrivons à Chile Chico. Nous croisons au passage deux cyclistes qui commencent leur trajet de peine sous ce cagnard. Tout mon respect aux cyclistes qui ont cette idée folle et ahurissante de traverser la Patagonie.

La ville est paisible, des travaux ont lieu à l'entrée de l'avenue principale. Tout se passe dans une autre atmosphère, loin du calvaire que nous venons de vivre et en pensant à Cristóbal et Pamela qui sont encore derrière nous.
Le pick-up s'arrête, nous sommes sales, poussiéreux mais soulagés. Je descends pour commencer à décharger les bagages et là je vois la porte passager s'ouvrir. Je vois la passagère descendre et reconnais la Californienne que nous avions vue à Cochrane le matin : "No way!!!"
Elle s'appelle Alex et nous faisons un hug de soulagement de nous voir tous arrivés ici sains et saufs.
Elle aussi est passée par l'ascenseur émotionnel et a fait un trajet similaire au notre jusqu'à Maillín.

Bon, nous sommes cinq. Il faut encore trouver un bus pour Coyhaique / Balmaceda et un hébergement.
Felipe, Kimberly et Alex s'occupent de l'hébergement, Madame et moi de trouver le terminal de bus.
Après avoir couru un peu partout, nous le trouvons, fermé. Un numéro de téléphone et un coup d'oeil à Facebook, il y a un bus le lendemain à 9H pour les personnes dont le trajet en barcaza a été annulé. Il faudra arriver à 8H pour prendre possession des places. Ça me rappelle quelque chose...
Dans le même temps, Felipe a trouvé un hébergement pour 5 à 55.000 pesos, le moins cher par personne depuis le début du voyage.
Lui et moi arrivons sans les filles au lodge. La propriétaire est hésitante et il faut insister pour dire que nous sommes ceux qui viennent de réserver. Le groupe précédent vient d'annuler la réservation du lodge pour une semaine entière et la propriétaire est encore échaudée d'avoir dû s'asseoir sur toute une semaine à 80.000 pesos la nuit.

J'abrège, nous faisons des courses avec Alex et retrouvons Cristóbal et Pamela, qui ont eu un pick-up quelques minutes après nous. Ils sont fatigués et vont se reposer dans un camping pendant que je vais préparer un bon repas à base de pâtes, saucisses, sauce tomate et merkén (paprika fumé, spécialité du Chili) en écoutant Los Prisioneros.

Une partie de "Care caca" et au dodo après cette journée épique.

Bilan de la journée : dix heures pour faire 178 Km (64 miles), les 178 Km les plus longs de notre vie ! A côté, mon voyage en stop à travers les Balkans (Berat-Istanbul) c'était tranquille.
De la poussière partout. La douche est plus que nécessaire et il faudra tout laver en rentrant.
Il ne faudra pas louper le bus de demain car sinon nous allons manquer l'avion mercredi 16. Il ne faudra pas non plus penser au trajet de retour de 8 heures jusqu'à Balmaceda / Coyhaique.
Tout se fait ici par Facebook et WhatsApp, nous n'aurions pas pu faire ça sans le FB de Madame.
Mais surtout l'épreuve a rapproché notre petit groupe et nous maintenons un petit contact. Je pense que ce sera, paradoxalement, le meilleur souvenir de ce voyage.

Santiago

 Une petite présentation rapide de Santiago et de la vie quotidienne santiaguina. Dernière vue avant de prendre l'avion, oui, je commenc...